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BNF

Le dernier qui s’en va éteindra la lumière…

Zélée membre de la grande famille de la BnF, mon premier soin, devant l’ordinateur généreusement fourni par l’administration, est de consulter les nouveautés de Biblionautes, ce que j’ai fait samedi 7 7 7. Eh bien ! cela aurait aussi bien pu être 666… (Mais non, je ne crois pas à toutes ces… diableries !… Si on ne peut plus plaisanter…)

Datée de vendredi 6 juillet, la grande nouvelle est que « De nouveaux postes viennent d'être publiés dans le cadre du second mouvement interne de l'année 2007 ».

Déçue lors du premier mouvement de ne point voir apparaître le poste récemment rendu vacant par le départ à la retraite d’un collègue ô ! combien précieux, par les compétences, l’expérience acquise, le dévouement, la rectitude, le sens de la pédagogie, le tout couronné d’un humour pince sans rire éminemment apprécié, j’ai immédiatement espéré voir ce poste proposé dans ce second mouvement (s’il est le second c’est qu’il n’y en aura pas de troisième en 2007…).

Eh bien, non !... Nous nous passerons encore quelques mois d’un spécialiste des monnaies nationales (gauloises, royales, françaises) et étrangères. Il eût été intelligent de nommer et mettre en poste par avance un futur spécialiste, susceptible de bénéficier quelque temps du voisinage et du colloque de notre collègue désormais retraité (cela s’appelait jadis la « transmission »), mais c’était compter sans (et non pas sans compter avec, comme disent les illettrés des media, …pardon… médias, puisque les solécismes se fondent dans le paysage lettré à la vitesse fulgurante du cramage fuligineux de neurones…), je reprends : c’était compter sans l’indécrottable schizophrénie de notre administration.

D’un côté nous sommes sommés d’élargir nos publics (vivent les sous-groupes de veuves de Carpentras ! ah, pardon… je confonds, ça, ce sont les « hedge funds »…), et de l’autre, le SOL (service d’orientation des lecteurs) n’a de cesse que de mettre au CARREAU (du temple du savoir…ah ! ah ! ah !) notre public traditionnel (eh, oui… nous avons un public traditionnel… quels ringards !) en ne se satisfaisant jamais des multiples preuves de sérieux, d’inscription universitaire, de cartes professionnelles, etc. de notre public de professeurs, de thésards, de « post-doctorants », comme on dit maintenant des chômeurs surdiplômés. Combien de fois n’ai-je pas écrit de lettres certifiant au SOL que le valeureux lecteur tenu en haute suspicion fréquentait notre département dans le noble but d’inventorier une partie de ses fonds…
D’un côté nous devons toujours plus nous démultiplier en conservant, en valorisant , en communiquant les collections dont nous avons la garde(ce qui constitue déjà trois métiers différents dont chacun pourrait occuper chacun de nous à plein temps) tout en assurant de toujours nouvelles et toujours plus nombreuses « missions transverses » qui constituent véritablement du gaspillage horaire de conservateurs spécialistes, non pour ce qu’elles sont en elles-mêmes –— oui ! de la paperasse ! —, mais pour le dysfonctionnement permanent qui oblige à constamment remettre sur le métier ce qui ne peut jamais être obtenu en une fois (évidemment, je pense aux DPI, les désormais célèbres demandes de prestation informatique…), et de l’autre, le postulant à un poste vacant est « mis à l’épreuve » (comme tel que nous connaissons…) de telle façon que lorsqu’enfin l’administration daigne lui indiquer que la place, bien refroidie, lui est enfin ouverte, eh bien ! le postulant a déjà postulé ailleurs, et durablement… « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » (j’en vois qui font des fautes d’orthographe tendancieuses… on corrige !) : c’est à Corneille que nous devons cette forte sentence. Personne, ni aucune institution, ne doit jamais, cependant, surestimer son attractivité ni son aura… En ce qui me concerne, près de trois décennies passées en l’inestimable compagnie de la plus belle collection de monnaies antiques au monde ne m’ont cependant pas fait perdre tout esprit critique sur l’administration qui gère l’institution… Si elle pouvait commencer par accepter humblement les postulants, sans les toiser, je me permettrais de donner l’assurance à l’administration que la beauté et l’intérêt des collections patrimoniales attachent plus sûrement le conservateur à son troisième rang de galère que le mépris et la suspicion qu’il est trop souvent conduit à sentir peser sur sa personne.

J’espérais aussi voir publié lors de ce second mouvement le poste de magasinier qui sera vacant —  départ entraîné par une réussite au concours, félicitations, cher ami, et bonne chance ! — dès la fin août, tandis que le précédent poste de magasinier, rendu libre depuis plusieurs mois par un départ à la retraite, ne devrait être pourvu qu’en septembre. Tiens donc… Je sens venir la confusion des peines, comme on ne dit plus à la chancellerie, ou plutôt la « confusion des postes » : un magasinier pour le prix de deux, et passez muscade !

En ira-t-il de même pour le poste de conservateur ? les restants devront-ils partager un temps qui ne leur reste plus pour « dépanner » les visiteurs dans des secteurs qui ne sont pas les leurs et où ils perdent, faute de connaissances, leur temps, déjà insuffisant pour les tâches de leur « fiche de poste » (puisque c’est dorénavant le document de référence), ainsi que le temps de leurs visiteurs ? S’agit-il, par ces décalages entre la vacance d’un poste et son pourvoi, de « tester » la résistance d’un (petit) département au surcroît de tâches et de service public en salle de lecture ? Comment à la fois, travailler sur les collections dont on a la garde, recevoir les chercheurs de sa spécialité, et assurer, en un autre lieu, la salle de lecture, le service et la surveillance de la communication des livres, service qui revient de plus en plus souvent, à mesure que les effectifs s’amenuisent ? C’est là une quadrature du cercle que pour ma part je résous tous les jours avec la grande aisance de qui a l’habitude des bouts de ficelle pour y parvenir…

Dernièrement la Grande Faucheuse m’a envoyé un premier avertissement, sous la forme d’un courriel laconique signé d’un Monsieur Lenfant (la Grande Faucheuse s’entoure volontiers de putti) me réclamant différentes paperasses en vue de la préparation de ma retraite. Je suis touchée (en plein cœur…) de la sollicitude de notre bien-aimée administration pour ma future retraite. Je le serais plus encore si l’administration m’adjoignait un(e) jeune conservateur(-trice) avec qui je puisse travailler, qui me soulage des tâches les plus pénibles physiquement (les plateaux de monnaies au ras du sol, les folios énormes qu’on saisit à genoux, ou au contraire en équilibre sur l’escabeau trop petit, bras tendus vers la dernière étagère…), mais SURTOUT, SURTOUT… à qui je puisse transmettre tout ce que je connais de l’ancienne collection royale, des apports successifs des collectionneurs, des gardes, des commis, puis des bibliothécaires, des conservateurs, de l’histoire de la discipline appliquée à CE fonds-là, des classements successifs, de l’identité des différents scripteurs des étiquettes sous les monnaies, tout ce savoir que je commence à coucher par écrit, avec photos (mes photos de travail) explicatives, car je ne me fais guère d’illusions : au lieu de nous permettre la transmission de nos savoirs spécialisés, l’administration « tire sur la corde » : combien de temps tiendront-ils avec un poste en moins ? avec deux ? peut-être pourra-t-on le supprimer ? en tout cas ça vaut la peine d’essayer…

Après tout, quelle importance… Si notre département devait rester fermé, faute de personnel, d’abord partiellement, puis plus largement, si le courrier devait rester sans réponse faute de spécialiste (juste une lettre d’excuse, et renvoi sur le British Museum, ou le Staatliche Museum, etc.), qui cela gênerait-il ? des lecteurs de moins en moins nombreux, découragés. On a bien mis en caisses les collections scientifiques du musée de l’Homme après les avoir dépouillées de leurs fleurons au profit du musée du quai Branly, et d’une conception purement « esthétique » de la collection ethnographique. Les trois pelés et deux tondus, chercheurs, professeurs, conservateurs, qui ont hurlé dans le désert n’ont dérangé à peu près personne. Alors !... On pourra mettre en caisses nos collections et garder juste le musée et les plus belles pièces, pour attirer le « nouveau » public. C’est ce qui s’appelle « moderniser » la muséologie… Et chez nous, précurseur, le musée permanent des Monnaies, médailles et antiques est déjà gratuit !...

Allez ! encore un effort ! le dernier qui s’en va éteindra la lumière…